Hugo entreprit alors d'écrire un nouveau drame, situé cette fois en Espagne, mais qui, malgré (ou grâce à[62]) ce déplacement géographique stratégique, serait politiquement encore plus dangereuse que Marion de Lorme[63]. Guizot avec son essai sur Shakespeare de 1821 et surtout Stendhal avec les deux parties de Racine et Shakespeare (1823 et 1825) défendirent des idées similaires, le dernier poussant plus loin encore la logique d'une dramaturgie nationale : si pour Madame de Staël l'alexandrin devait disparaître du nouveau genre dramatique, c'est parce que le vers bannissait du théâtre « une foule de sentiments » et qu'il interdisait « de dire qu'on entre ou qu'on sort, qu'on dort ou qu'on veille, sans qu'il faille chercher pour cela une tournure poétique »[9], Stendhal le rejetait pour son inaptitude à rendre compte du caractère français : « il n'y a rien de moins emphatique et de plus naïf » que celui-ci, expliquait-il. Victor Hugo, qui manifestait pour la matérialité de la représentation de son œuvre un intérêt beaucoup plus grand que ses confrères dramaturges, s'impliquait dans la préparation scénique de ses pièces, en choisissait lui-même (lorsqu'il en avait la possibilité) la distribution et dirigeait les répétitions. Là encore les critiques portaient, non pas sur une versification qui aurait été particulièrement audacieuse, mais sur les partis-pris éthiques et esthétiques de la dramaturgie hugolienne, qui met sur un même pied le sublime et le trivial, le noble et le populaire, rabaissant le premier et élevant le second dans une atteinte au code socio-culturel qui fut souvent vécue par un public aristocratique ou bourgeois comme une agression[125]. Pierre Frantz, « Théâtre et fêtes de la Révolution », in Jacqueline de jomaron (dir.). Si les adversaires d'Hernani connaissaient le « lion superbe et généreux », c'est parce qu'il y avait eu des fuites dans la presse, qui en avait publié une partie : c'était Brifaut lui-même qui, ayant conservé une copie du texte soumis à la commission de censure, l'avait divulgué. » provoqua par exemple quelques remous au sein de la commission[63]). Et il se remit au travail en vue d'écrire une nouvelle pièce. Ce nouveau gouvernement, représentatif des courants les plus ultras de la monarchie, provoqua des remous jusque chez les royalistes : Chateaubriand en fut stupéfait et, en guise de protestation, démissionna de sa charge d'ambassadeur à Rome. Théophile Gautier, Victor Hugo, "on casse les vers et on les jette par la fenêtre" texte publié en 1902. Qui plus est, le public, et notamment le public des adversaires de Hugo, connaissait mieux le texte de la pièce, et savait où il devait siffler. «la bataille d’Hernani» de Victor Hugo, Folioplus classiques no 152 Fiche réalisée par Olivier Decroix, professeur de chaire supérieure en classes préparatoires au lycée Henri-IV. L'amertume de ce dernier transparaît dans les intitulés de ses recueils de poèmes des années suivantes : Les feuilles d'automne, Les chants du crépuscule... Mais il ne tarde pas à prendre sa revanche avec l'actrice Juliette Drouet, qu'il rencontre à la faveur des répétitions de Lucrèce Borgia. Enfin, si l'adaptation par Alfred de Vigny d'Othello ou le Maure de Venise de Shakespeare ne fut qu'un demi-succès, elle ne causa pas l'émoi qu'avait suscité, sept ans plus tôt, la venue d'une troupe de comédiens anglais qui avait été obligée de jouer sous les huées et les projectiles du public (une comédienne avait même été blessée[40]). « Hierro, despierta te ! Cette date reste écrite dans le fond de notre passé en caractères flamboyants : la toute première représentation d'Hernani ! Quant à Beaumarchais, il expliqua dans son Essai sur le genre dramatique sérieux (1767) que le drame bourgeois offrait au public contemporain une moralité à la fois plus directe et plus profonde que l'ancienne tragédie[4]. Ce manifeste du drame romantique fut diversement reçu, suivant l'âge de ses lecteurs : « il irritait ses aînés, ses contemporains l'aimaient, ses cadets l'adoraient », explique le biographe de Hugo Jean-Marc Hovasse[27]. Ce groupe de plusieurs centaines de personnes fut plus tard nommé par Théophile Gautier « l'armée romantique », dans une référence explicite à l'épopée napoléonienne : « Dans l'armée romantique comme dans l'armée d'Italie tout le monde était jeune. Par ailleurs, Stendhal s'insurgeait contre le fait que l'esthétique au théâtre demeurât au XIXe siècle ce qu'elle avait été aux deux siècles précédents : « De mémoire d'historien, jamais peuple n'a éprouvé, dans ses mœurs et dans ses plaisirs, de changement plus rapide et plus total que celui de 1770 à 1823 ; et l'on veut nous donner toujours la même littérature ! On se bat et l'on joue du poing au milieu des fauteuils d'orchestre. Trois ans plus tard, en janvier 1793, la représentation de L'Ami des lois de Jean-Louis Laya provoqua des remous encore plus graves : ce furent les canons de la Commune qui en interdirent les représentations[34]. Cité par Anne Ubersfeld, Le Drame romantique, Les deux vers ont le même nombre de syllabes en raison de la, Le parallèle est établi par Anne Ubersfeld, in. Alexandre Dumas a donné un récit truculent de ces répétitions et, notamment, de la querelle entre l'auteur et l'actrice qui trouvait ridicule le vers où elle disait à Firmin « Vous êtes mon lion, superbe et généreux », qu'elle souhaitait remplacer par « Vous êtes Monseigneur vaillant et généreux »[71]. Elle reste connue sous le nom de « bataille d'Hernani », du nom d'une pièce de Victor Hugo que l'on jouait ce soir-là pour la première fois à la Comédie-Française !